La chronique de Patrick Besson.
► Modèle de lettre d'insultes.
D'abord, je te hais physiquement. Ton petit nez pointu comme la craie d'un instituteur, et ta voix et le bruit inécoutable de cette même craie sur l'ardoise du tableau de classe. Tout chez toi m'inspire une répulsion ardente, y compris ta démarche, qui se voudrait noble et altière et qui est simplement la manifestation dansante de ton impudence veule et de ta fatuité morose. Il y a dans ton regard étroit une imbécilité pétillante qui éclabousse, tel le crachat de la hyène ou l'encre du poulpe. Tu plisses les paupières pour faire croire que tu penses à une chose drôle, le problème, c'est que tu ne la dis jamais ! Ta bouche semble, dans sa minceur sénile, avoir été inventée par a mort elle-même. Elle reste bien fermée sur ton haleine molle d'homme tiède, et quand elle s'ouvre sortent alors les wagonnets puants de tes paroles insipides. Tu es éc½urant de fadeur, insupportable de mollesse, odieux de grisaille.
Venons-en au monceau d'ordures qui te tient lieu d'esprit. Je ne parlerai pas de ton âme, car si tu en as une les cochons en ont une aussi, et je devrais alors cesser de les manger ! Quel sombre bric-à-bras de vues plates, de connaissances biaiseuses, de conceptions ineptes, d'idées infectes tu promènes inlassablement, depuis dix longues années, d'un studio de radio à une salle de rédaction, d'un studio de télé à un festival du livre ! Persuadé d'avoir raison, alors que tu es fou. Le stylo a remplacé dans ta vie le micro, mais tu tiens les deux à l'envers. Je pourrais tirer de jolis effets d'un examen à peine approfondi de ton style répugnant, mais il est hors de question qu'une seule phrase de toi - tes textes : flasques étrons que tu enfonces de force dans la bouche adorable de la littérature - vienne souiller une seule de mes pages si soigneusement écrites. Tu est le pédant de service. Tu as tout lu de travers, tout écouté d'une oreille, tout regardé d'un ½il : ça te fait une moitié de culture, celle qui suffit à la cuistrerie. Tu es un adepte enthousiaste de l'adjectif ronflant comme un sonneur. Dans chacune de tes phrases dîtes ou écrites chatoie ta suffisance, cogne ta fatuité, rayonne ta sottise. Tu es le raseur satisfait, l'embrouilleur béat, le foireux jovial. Partout où tu es passé depuis dix dans, y compris dans ton propre foyer, tu as laissé le souvenir d'un être obtus et catastrophique sur qui la vie glisse comme une eau grasse de vaisselle.
Tu aurais peut-être bon c½ur si tu en avais un, mais dans ta poitrine ne bat qu'une chose : ta vanité. C'est un gros animal vorace et luisant qui, depuis ton enfance, mange l'intérieur de ta personne. L'autre jour, je t'ai tapoté le dos : ça sonnait creux. Un peu comme si je t'avais tapoté la tête. La désert qui se trouve à l'intérieur de toi, tu voudrais tellement l'installer autour de toi, de façon à être le seul être humain sur terre, alors que tu es le seul être inhumain sur terre. Tout te menace, puisque tout est mieux que toi. Tout le monde te fait peur, car tout le monde se moque de toi.
Je pense souvent au jour où tu vas mourir. J'espère que ce sera le matin, car c'est le moment de la journée que je préfère. Il y a aura un joli petit soleil dans le grand ciel rose. Soudain, on respirera mieux, et d'abord on ne saura pas pourquoi, puis on comprendra que tu es mort.
(c) le point 08/07/04 - N°1660